GIRAUDOUX (J.)


GIRAUDOUX (J.)
GIRAUDOUX (J.)

Un romantique du XXe siècle, qui finit par prendre rang dans la lignée des classiques, à la suite de Marivaux et Musset, et pas tellement loin de ce Racine dont il a parlé comme d’un double; un La Fontaine, rêveur et distrait, qui laisse une œuvre de quarante volumes; l’«enchanteur» de son temps, comme fut nommé Chateaubriand, et comme lui caressant l’idée d’une mission politique, qui se résorbe en littérature: les paradoxes qu’inspire le cas Giraudoux ne peuvent se résoudre que dans une réflexion sur les pouvoirs de l’écriture.

L’homme Giraudoux fut pleinement un homme, comme son Holopherne; «Un homme enfin de ce monde, du monde, l’ami des jardins à parterres, des maisons bien tenues, de la vaisselle éclatante sur les nappes, de l’esprit et du silence... Le pire ennemi de Dieu.»

L’écrivain Giraudoux est tout entier écrivain, comme son Racine, en qui «il n’est pas un sentiment qui ne soit un sentiment littéraire: sa méthode, son unique méthode, consiste à prendre de l’extérieur, par le style et la poétique comme par un filet, une pêche de vérités».

Pour l’homme Giraudoux, attentif à ses plaisirs, à ses amours, à ses amitiés, à sa forme physique, à son équilibre moral, à son élégance et à sa jeunesse d’allure, l’écriture fut le plus équilibrant des plaisirs. Il écrivait d’un jet, sans ratures, laissant parfois un mot en blanc parce qu’il savait que les difficultés se franchissent dans la foulée, comme les haies de 400 mètres, dont il était champion universitaire. Il écrivait un roman en trois semaines, pendant ses vacances, en guise de vacances. Le miracle, c’est que tant d’humanité soit passée dans l’écriture.

L’indifférent pathétique

La première carrière de Jean Giraudoux est l’histoire d’une jeunesse, la plus longue et la plus vagabonde, prolongée par la guerre jusqu’au seuil de la quarantaine. Un adolescent très doué et très sensible tarde à entrer dans la vie et se protège des blessures de l’existence par des boucliers de papier doré. Son écriture fantasque enchaîne les figures de style dans un réseau précieux de descriptions et de métaphores. Aimant Jules Laforgue et Claude Debussy, fréquentant Paul-Jean Toulet et Charles-Louis Philippe, il introduit dans la nouvelle, alors naturaliste, une sensibilité post-symboliste et l’art des instantanés autobiographiques. Car le jeune Giraudoux n’a qu’à se souvenir pour écrire de délicates nouvelles, pour la plupart recueillies dans Provinciales (1909), L’École des indifférents (1911), Lectures pour une ombre (1917), Adorable Clio (1920). Ces précieux petits volumes ne touchent qu’une poignée de fins lettrés, au nombre desquels André Gide et Marcel Proust.

Ils y lisent en filigrane, et à travers un double voile de pudeur et d’ironie, l’histoire d’un enfant trop adoré par une mère délicate et distinguée et trop rudoyé par un père simple et sévère, petit fonctionnaire accablé par ses travaux d’écriture. De Bellac (Haute-Vienne) où il naquit, de Pellevoisin (Indre) où il fréquente l’école publique et la miraculée locale, sainte Estelle, de Cérilly (Allier) où il passe ses vacances de lycéen, un même paysage se compose, limousin ou berrichon, sans éclat et tout en nuances, et la même société villageoise tient à l’étroit les grands élans du cœur. On y rêve d’évasion, de la ville, de Paris. Mais, pour le gamin de onze ans, la ville c’est le lycée de Châteauroux, puis le lycée Lakanal, puis l’École normale supérieure, la vie d’interne jusqu’à la fin du service militaire, avec pour seule échappée la lucarne magique des livres et pour seule liberté celle du travail scolaire. La culture sera à jamais vouée, dans la pensée de Giraudoux, au destin le plus ambigu: elle est l’envol loin des mesquineries quotidiennes, et elle est l’aberration qui arrache l’homme à la vie simple et tranquille des champs.

Le lycéen modèle, lauréat du concours général en version grecque, une fois reçu à l’École normale supérieure, fait l’école buissonnière à la terrasse du café Vachette, se découvre une vocation de germaniste pour obtenir une bourse de voyage, part deux fois pour Munich et Berlin, revient prématurément dans sa famille, échoue à l’agrégation, séjourne à Harvard et passe sur le tard le «petit concours» des Affaires étrangères: il entre par la petite porte dans une carrière qui ne sera pas très brillante pour lui, mais qui lui donne l’illusion de satisfaire par sa vie professionnelle une hantise de sa vie morale, l’évasion, le dépaysement. En fait, il refusera toute affectation hors de France, préférera de rapides missions dans les cinq continents, et gardera son port d’attache au Quai d’Orsay. Car l’étranger, pour lui, n’est qu’un mythe.

Les chimismes de l’amour lui ont fait découvrir les intermittences du cœur et de l’esprit. Il suffit en effet d’être mal aimé, comme Simon, ou au contraire trop aimé, comme Jacques l’Égoïste, pour être pathétique ou indifférent. D’ailleurs, Simon le Pathétique (1918) fréquente aussi l’«école des indifférents», appliqué qu’il est à «oublier sa vie» et à «s’épargner la tâche vile de se connaître». Giraudoux pense comme la Nausicaa qu’il a évoquée dans Elpénor (1919): «Pour lui-même, cet étranger n’est plus un étranger! J’aimerais tant aimer quelqu’un qui fût étranger même à soi-même!» De là, tout au long de son œuvre, le thème pirandellien du double, du reflet, du sosie, et l’idée de l’amnésie illustrée en 1922 par le roman de Siegfried et le Limousin .

Le sourcier de l’Éden

La victoire de 1918 ouvre la seconde carrière de Giraudoux. La guerre l’a obligé à «se rendre compte du monde et de son mouvement» et l’a détourné de son dandysme, de son égotisme, de son apolitisme, de son indifférence. Il accède au grand cadre des Affaires étrangères en 1919. Il se marie, il a un fils, un cercle d’amis très parisiens, la direction du service de presse du Quai d’Orsay, et son talent s’épanouit: au lieu d’une nouvelle, c’est un roman qu’il publie tous les deux ans, avec un succès croissant.

La plupart de ces romans racontent une fugue. De l’Allemagne au Pacifique, de la Gartempe au Niagara, Giraudoux promène ses héros dans l’exotisme et, à ce titre il est le chef de file, suivi de son ami Paul Morand, du roman nouveau des années vingt: roman descriptif, roman déambulatoire, roman du regard mobile. L’enchantement de Suzanne en son île (Suzanne et le Pacifique , 1921) n’est pas près de se dissiper: il est si merveilleux de renier le laborieux Robinson, au lieu de peiner puritainement comme lui à reconstituer la civilisation européenne, et de boire le lait à même l’arbre à lait, de cueillir son pain dans l’arbre à pain! Ce désir de liberté exotique emporte Juliette au pays des hommes (1924), tue Bella (1926) dans son effort pour attirer l’un vers l’autre Rebendart et Dubardeau (lisez Poincaré et Berthelot) comme deux continents, provoque les Aventures de Jérôme Bardini (1930) et l’amour de Jacques pour Maléna (Combat avec l’ange , 1934). Mais ces fugues ne sont pas des fuites. Le grand départ s’achève par un heureux retour.

Car malgré la déchirure secrète, les romans de Giraudoux ne respirent pas la nostalgie. L’émerveillement d’abord, la sagesse ensuite font que ses héros trouvent le bonheur sur cette terre, et ses jeunes filles s’arrachent aux embrassements des fantômes, des génies et des bêtes pour épouser, dans leur village, un homme. La vie est belle et jeune pour ceux qui savent marier la modernité et la sensualité, pour ceux qui surprennent le monde à des heures où il n’a pas l’habitude d’être contemplé, dans la fraîcheur de la première heure et comme du premier jour. C’est l’Éden retrouvé, ou, comme il est dit dans la «Prière sur la tour Eiffel» (Juliette au pays des hommes ), «l’intervalle qui sépara la création et le péché originel».

Giraudoux dramaturge ou l’illusionniste engagé

Sa troisième carrière est la plus brillante, et s’ouvre par un coup d’éclat: la générale de Siegfried (pièce tirée en 1928 du roman de 1922) marque la restauration en France de ce théâtre littéraire si vainement souhaité par Copeau. Chaque soir, pendant plus de dix ans, Giraudoux, interprété par Jouvet, régnera sur les théâtres parisiens.

Reprenant de vieux thèmes pimentés d’anachronismes (Amphitryon 38 en 1929; Judith , 1931; Électre , 1937; Ondine , 1939) ou créant de nouveaux mythes (Siegfried , Intermezzo , 1934), Giraudoux rétablit le théâtre dans sa dignité d’assemblée générale des peuples, et invite ses spectateurs à de souriantes méditations sur les problèmes éternels de l’amour, de la condition humaine, de la guerre. Dans son travesti mythologique, l’actualité est bien reconnaissable (La guerre de Troie n’aura pas lieu , 1935), et Giraudoux peut se prendre pour le penseur politique de son temps (Pleins Pouvoirs , 1939).

La guerre rend caduc son programme d’urbanisme et de salubrité (programme qui retrouve sa valeur aujourd’hui). Sa nomination au poste de commissaire à l’Information (août 1939) perd tout sens du fait de la censure. L’Occupation marque pour lui la fin d’un monde qu’il décrit d’abord comme la fin du monde: Sodome et Gomorrhe (1943) dit l’échec du couple et la défaite de la patrie. Mais il se ressaisit. En écrivant La Folle de Chaillot , il semble pressentir le temps où elle sera créée (1945): dans un Paris qui n’a pas oublié sa belle époque, une vieille folle inspirée entraîne un petit peuple d’égoutiers et de chanteurs des rues dans une révolution gentiment anarchiste. Il n’a pas été donné à Giraudoux, mort en janvier 1944, de voir la libération de Paris. Mais Sartre nota aussitôt: «Les vieilles valeurs de mesure, d’ordre, de raison, d’humanisme qu’il a redécouvertes demeurent, après sa mort, «proposées». Toutes nos violences n’empêcheront pas qu’elles existent... Elles resteront, quel que soit le chemin que nous choisissions demain, comme une chance possible ou comme un beau regret ou peut-être comme un remords.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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